Identité et appartenance : confer mathématiques

Je suis un enfant des « mathématiques modernes ». Quand je suis entré en sixième — c’était l’année scolaire 1969-1970 — la théorie des ensembles était enseignée, je crois pour la première fois, aux jeunes collégiens français dont j’étais. J’ai aimé cet enseignement formel, rigoureux, exigeant, mais aussi réellement excitant, au-delà de ce je saurais expliquer aujourd’hui. Il y a bien longtemps que je ne vaux plus grand chose en maths (les mathématiques supportent très mal une interruption prolongée de leur pratique régulière), mais il me reste le souvenir des joies vives qui ont accompagné mon adolescence et ma jeunesse, jusqu’aux classes de mathématiques supérieures et spéciales, et qui ont assurément contribué à faire de moi ce que je suis, à forger mon « identité » intellectuelle... Il y a longtemps qu’on n’enseigne plus la théorie des ensembles aux collégiens comme on le faisait au début des années 1970. On peut dire tout ce que l’on veut, que c’était trop théorique, trop difficile, trop désincarné. Je continue de le regretter. Adolescent, j’ai trouvé cela formidable. J’aimais comment chaque nouveau concept présenté, enseigné, complétait harmonieusement ceux que l’on connaissait déjà, comment progressivement s’ouvrait l’étendue des horizons mathématiques. C’était le monde offert.

Je me souviens très bien de mon premier cours de maths de sixième. Mon premier cours de maths tout court, puisqu’auparavant c’était seulement du « calcul ». L’enseignante était une prof. solide et chaleureuse, et elle-même reconnaissait volontiers, avec une humilité excessive tant ses cours étaient bons, qu’elle avait dû travailler dur pour être en mesure d’enseigner ces fameuses « maths modernes ». Le premier cours, la première heure, porta justement sur l’identité, sur l’égalité mathématique. L’enseignante usa d’une métaphore : prenons deux chiens qui se ressemblent beaucoup. Sont-ils identiques ? Non. Je peux peut-être les confondre, par une confusion passagère, mais l’un d'eux seulement est mon chien. Quand je le caresse, il est content et remue la queue. Le second, dont j’ai pu croire un instant que c’était mon chien, est bien différent en réalité, et ne répond pas à mes caresses de la même manière. Cela me permet de comprendre ma méprise. La métaphore visait à introduire, à souligner, le sens de l’égalité mathématique. Si a = b, c’est que a et b désignent strictement le même objet. Plus tard, toujours au cours de cette sixième heureuse, les bases de la théorie des ensembles me furent enseignées avec la même rigueur, la même précision. Et l’enfant de dix ans que j’étais savait parfaitement distinguer les notions d’identité et d’appartenance.

Michel SerresC’est avec beaucoup de joie que j’ai lu ce matin le détour mathématique que fait Michel Serres dans l’éditorial de Libération pour évoquer la question de l’identité, dont l’éxécutif sarkosyste s’obstine à faire une rengaine empoisonnée, démagogique et politicarde. Le mieux serait probablement de refuser tout bonnement de participer à ce « débat » stupide, a fortiori tant que ne sera pas abandonnée l’idée absurde et perfide d’associer le ministère en charge de l’immigration au thème de l’« identité nationale ». Mais si quelque chose peut être dit à ce sujet, voilà un propos d’une heureuse pertinence[1]. Voici le texte de Michel Serres.

Faute

Serres est marqué sur ma carte d’identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais ; mille personnes s’appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres : j’appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d’identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent : les gens qui mesurent 1,80 m, et ceux de la nation française. Confondre l’identité et l’appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l’identité ; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l’appartenance. Cette erreur expose à dire n’importe quoi. Mais elle se double d’un crime politique: le racisme. Dire, en effet, de tel ou tel qu’il est noir ou juif ou femme est une phrase raciste parce qu’elle confond l’appartenance et l’identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j’appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan. Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure nous les commettons quand nous disons : identité religieuse, culturelle, nationale... Non, il s’agit d’appartenances. Qui suis-je, alors ? Je suis je, voilà tout ; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu’à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe : ceux qui parlent turc, si j’apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. Identité nationale : erreur et délit.

Michel Serres, professeur à l’université de Stanford, membre de l’Académie française

Notes

[1] Michel Serres reprend dans ce texte bref et dense des idées développées plus longuement précédemment. Voir notamment Le Monde de l’éducation, de la culture et de la formation, nº 244, p. 6, janvier 1997. Les archives du magazine étant accessibles en ligne seulement pour les parutions postérieures à 2003, j’ai placé en annexe la copie numérique de cet article.